Les Terres d'Alme - Les Ombres de Chevalienne



C’est un grand jour pour la chevalière Swéna, la jeune fille se voit confier sa première mission en tant qu’émissaire du roi de Chevalienne. Accompagnée d’une escorte de dix chevaliers de l’Ordre, menée par le légendaire Séïssuk, elle part pour un voyage de trois jours en direction du territoire des Lornes, créatures ailées, gigantesques et douées de magie.
Mais une attaque contraint Séïssuk à diviser l’escorte. Et pour cause, un espion sévirait à Chevalienne et le chevalier ne peut se résoudre à ne pas avertir son roi.
Arrivée dans les grottes des Lornes, Swéna apprend qu’une de ces puissantes créatures vient d’être attaquée par l’Empire, ennemi éternel de l’Alliance. Sans avoir le temps de prévenir Séïssuk, la jeune chevalière part pour une quête bien plus dangereuse : libérer deux Lornes prisonniers de l’Empire.
Peu de temps après, Séïssuk est assailli par une vision terrifiante : il est attaqué à son retour à Chevalienne. Attaqué, par un homme… sans visage.


Les Terres d'Almes - Les Ombres de Chevalienne
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Extrait 1



Corius se frottait les mains. Il avait froid. Il n’aimait pas venir dans cette salle enfoncée si profondément sous la cité Chevalienne, mais comme chaque soir, il se devait d’être là. Il n’avait pas le choix. Eclairée d’une simple bougie, la salle ne révélait pas grand chose. On devinait à peine sa forme voûtée, creusée à même la roche par la main des Humains, bien des siècles auparavant. Une salle oubliée depuis longtemps. Des suintements d’humidité perlaient le long des pierres saillantes, et captaient la faible lumière dans leurs courbes limpides. Corius faisait les cents pas et tapait des pieds pour réchauffer son sang. Il attendait, et fixait son attention sur les gouttes d’eau qui perlaient des roches, et tombaient sur le sol nappé d’une couche verdâtre. L’air empestait la moisissure.
Corius cessa ses va-et-vient, et porta son attention sur le fond de la salle. Un couloir s’enfonçait plus profondément sous terre d’où émergeait une lueur. Comme chaque soir, il devait parler à son seigneur. Un filament couleur or apparut alors, apportant une nouvelle clarté à la salle vide, et s’arrêta net devant Corius. Il tendit la main, et saisit son extrémité. L’Alme était un moyen de communication que seul les sorciers et les magiciens pouvaient utiliser. Quelque soit la distance, il suffisait de mettre une goutte d'Alme dans le creux de sa main, et de donner le nom de quelqu’un. Le filament s’étirait alors à l’infini, jusqu’à se poster devant l’intéressé.
Au contact de la main de Corius, l’Alme gonfla en une goutte aussi grosse qu’une tête. Un visage apparut. Un visage sec, aux pommettes saillantes et à la peau craquelée. Un visage de Bélénodors, celui de Dorgath.

Extrait 2


Séïssuk gravit les quelques marches du perron, et poussa les deux portes de bois qui donnaient directement sur la grande salle de l’auberge. Drone et Nes, les deux frères massifs au crâne rasé, lui emboitèrent le pas les premiers. A l’intérieur, régnait une cacophonie braillarde, où se mêlaient les tintements des pintes de bière, les rires gras et les bousculades involontaires, ou volontaires.
- Pas d’arme dans mon auberge ! Aboya un homme bedonnant, en leur barrant le passage d’une canne.
Il était assis sur une chaise pas assez large pour lui, une main posée sur son monstrueux ventre, lui même posé sur ses genoux. La sueur qui perlait sur son front, roulait sur ses joues et se perdait dans une barbe aussi grasse que ses cheveux parsemés. Il renifla de son énorme groin, comme pour affirmer son ordre. A mesure que les autres chevaliers entraient, les voix s’éteignaient, et les regards se tournaient sur eux. Ce fut bientôt le silence. Quelques soulards ne les avaient pas vus, et rotaient encore dans leur barbe imbibée d’alcool, en bredouillant des choses inaudibles, les yeux vitreux.
Séïssuk n’avait pas bougé, ni même tourné le regard sur l’aubergiste.
- Je suis l’émissaire du roi Vidam, intervint Swéna en montrant son ordre de mission, scellé par le sceau du roi. Nous sommes des chevaliers de l’ordre, et vous nous devez l’asile pour cette nuit, affirma-t-elle sèchement.
L’aubergiste ne broncha pas, sa canne toujours tendue devant Séïssuk.
- J’ai dit : pas d’arme dans mon auberge.
- Ces chevaliers sont mon escorte, expliqua Swéna en tentant de garder son calme. Ils ne peuvent pas se séparer de leurs épées, aubergiste.
- J’ai dit…
- Tu as dix secondes pour baisser ta canne, avant que je détruise ton auberge, grognèrent d’une même voix caverneuse les frères jumeaux.
L’union de leurs voix, pour les mêmes mots, glaça l’ensemble des voyageurs. Et même si Swéna n’avait rien à craindre d’eux, un frisson lui parcourut le dos.
- Je suis le chevalier principal de l’Ordre, ajouta Séïssuk, et même moi je ne me risquerais pas à les retenir. Il ne vous reste plus que trois secondes, nota-t-il nonchalamment.
L’aubergiste sursauta malgré son poids, et retira aussitôt sa canne. Il regarda l’escorte passer devant lui, retint son souffle au passage des deux colosses, et s’empressa de fermer les portes derrière Médian, le dernier chevalier. Nouvelle recrue de dix-sept ans, il ne put retenir un sourire sadique en croisant le regard affolé de l’aubergiste.
Une fois les chevaliers attablés, la cacophonie reprit, mais avec une certaine retenue cette fois-ci.
Suffisamment grande pour recevoir une centaine de voyageurs, l’auberge était meublée de grands vaisseliers adossés contre le mur du fond, recouvert d’un torchis brunâtre. A gauche de l’entrée, s’étirait le comptoir où s’accoudaient les plus fidèles poivrots de la région. Un homme dans la vingtaine, sans doute le fils de l’aubergiste, au vu de sa corpulence et de sa mine porcine, veillait à ce que leurs verres ne soient jamais vides.
D’un rapide coup d’œil, Séïssuk se fit une idée du reste de la clientèle. Il y avait là un large éventail de commerçants itinérants avec leurs propres escortes, que bon nombre d’hommes tous aussi effrayants et rebutants les uns que les autres, épiaient avec la ferme intention de croiser leur chemin dès le lendemain. Edentés, crasseux, visages durs couturés de cicatrices, les cheveux courts ou longs mais de toute évidence sales, des tenues de cuir usées et rapiécées, telle était la principale clientèle de l’auberge Kanfras. Un repère de trafiquants, truands et meurtriers, auxquels se mêlaient les commerçants avec la plus totale inconscience.

Extrait 3


Une obscurité impénétrable régnait dans la cavité. Une obscurité qui soufflait un air chaud, à un rythme régulier. Même si la chevalière connaissait les Lornes, c’était la première fois qu’elle venait seule, et surtout à une heure aussi tardive. Elle ne pouvait s’empêcher de ressentir une certaine appréhension. Le souffle fit trembler le sol. Puis une deuxième fois.
Une masse gigantesque sortit de l’ombre, mais le creux de la vallée était trop sombre pour deviner ses formes.
- Présente-toi, ordonna une voix puissante accompagnée du souffle chaud.
- Swéna, chevalière de l’ordre dans la cité des Humains, énonça-t-elle avec aplomb. Emissaire du roi Vidam, venue pour un entretien avec le seigneur Dranzil, ajouta Swéna avec une certaine fierté.
Le Lorne leva une lourde patte, et décrivit un arc de cercle devant lui. Un à un, les monolithes qui cerclaient la clairière crépitèrent et diffusèrent une puissante lumière. La créature se trouvait juste devant Swéna, haute et massive. Une large tête taillée en triangle, juchée sur un long et musculeux cou écailleux, le Lorne était muni d’une gueule suffisamment grande pour avaler un Humain d’un coup, et de crocs capables de transpercer n’importe quelle armure. Ses écailles se teintaient de différents tons de rouge sur le dos, jusqu’à l’ocre brune scintillante sous son ventre. Chaque pointe d’écaille semblait enrobée d’or. Une longue ligne de cornes en trident, dont la centrale plus haute et plus grosse, s’étirait du haut de son cou longiligne, et descendait jusqu’à la pointe de sa queue.
- Je vais vous guider jusqu’à mon seigneur. Suivez-moi, ordonna le Lorne de sa voix résonnante, tandis que Swéna était captivée par ses yeux reptiliens où l’iris palpitait de nuances jaunes et vertes.
Il se retourna, et sa queue décrivit un moulinet dans l’air pour se dérouler derrière lui. Elle faisait plus d’une fois et demie la longueur de son corps. Sa pointe était dardée d’une corne aussi grosse que sa tête, en aval de six autres incurvées sur la fin de sa queue. Un ensemble massif qui constituait une arme redoutable. Derrière Swéna les rochers s’éteignirent, replongeant la clairière dans la nuit.
Au passage du Lorne dans la grotte, des petites lumières scintillaient le long des parois. Les pointes des stalactites et stalagmites s’illuminaient par un sortilège de la créature. Une douce lumière se diffusait, sans aucune ombre. Swéna marchait sur un sol de roche humide, et regardait la corne de la queue se dodeliner nonchalamment devant elle, bercée par le pas lourd et régulier du Lorne.

Extrait 4


Dans la plaine les créatures avaient l’avantage à la course. Ils les rattrapèrent bientôt, et coururent à leur hauteur, se rapprochant pour les serrer dans un étau. Ils hurlaient et envoyaient des filets de bave dans tous les sens, aspergeant les chevaliers au passage.
- Ils sont vraiment dégoutants ! Grogna Toulk en s’essuyant le visage d’un revers de manche.
Il esquiva de justesse un coup de griffe destiné à lui transpercer le crâne, tandis que Séïssuk et Lyona frappaient de leurs épées pour dévier leurs griffes pendant la course.
- Dans la forêt ! Ordonna Séïssuk.
- Mais c’est leur territoire ! Protesta Toulk.
Les griffes se plantaient de plus en plus près derrière et autour d’eux. Les créatures hurlaient en les regardant, leurs immenses gueules grandes ouvertes à hauteur de leurs têtes. Les chevaliers avaient l’impression de devenir un peu plus sourds à chaque hurlement.
- C’est dans la forêt qu’on pourra les semer ! Reprit Séïssuk, avec les arbres !
L’instant d’après ils atteignirent enfin le sous-bois. Le choc des Korous contre les troncs ébranla la forêt. Le bois pliait dans des hurlements d’agonie, puis cédait et se brisait dans des craquements qui retentirent dans toute la forêt. Le chevalier avait raison, ils parvinrent à les distancer de nouveau. Mais les créatures mettaient tant de rage à les poursuivre qu’ils déchiquetaient tout sur leur passage. Ils firent un véritable carnage, laissant derrière eux un monticule de troncs pulvérisés.
- Ils sont toujours derrière nous ! Remarqua Lyona. On ne les distance pas assez pour pouvoir rejoindre les plaines !
D’autre Korous surgirent soudain autour d’eux. Séïssuk comprit qu’ils avaient prévu leur fuite dans la forêt. D’un seul regard les chevaliers se mirent d’accord sur une stratégie. Sans même ralentir leur course, ils bondirent ensemble sur le Korous devant eux, et le transpercèrent de leurs épées avant qu’il ne réagisse. Ils avaient ouvert une voie, mais les autres Korous les prirent aussitôt en chasse. Ils avaient à présent plus d’une vingtaine de créatures à leur poursuite. L’air résonnait de leur charge massive, et les hurlements plaintifs de la forêt retentissaient sans arrêt.
- Comment peut-on leur échapper ? S’inquiéta Lyona.
- Ils n’ont même pas pris la peine de nous plonger dans le noir, remarqua Toulk.
- Ils auraient peut-être mieux fait, parce qu’ils ont vraiment l’air en colère de nous avoir ratés ! Renchérit-elle.
Les chevaliers commencèrent à s’enfoncer dans une partie vallonnée de la forêt. Sans s’en rendre compte au début, ils descendirent dans une petite vallée, qui rapidement devint de plus en plus encaissée. Il était trop tard quand Séïssuk remarqua l’absence d’arbre dans cette vallée. Les Korous gagnaient du terrain, ils seraient sur eux d’un instant à l’autre. Les pans de la vallée étaient trop raides pour les remonter. Ils devaient continuer tout droit, ils n’avaient pas le choix.
Moins d’une lieue plus tard les Korous étaient de nouveau à portée de vue derrière eux. Les chevaliers redoublèrent d’effort, et coururent comme ils ne pensaient pas en être capables. Le troupeau de créatures noires s’entassait sur leurs talons, beuglant, hurlant, fouettant l’air de leurs monstrueuses griffes.
Il n’y avait aucune échappatoire.
La vallée s’était transformée en une sorte de gorge aux parois rocheuses verticales, qui se dressaient à plusieurs dizaines de pieds de hauteur. Les chevaliers découvrirent alors que cette vallée débouchait sur une grotte.
Droit devant eux.
Sans autres issue.



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