La légende du royaume perdu



Extrait du livre « Recueil historique et légendes de la première ère », volume 16. Pour une meilleure compréhension, cet extrait est traduit du vieil Humain.

Terlyon se redressa. Devant lui se tenait toute la noblesse du royaume, du plus petit châtelain au plus riche duc. En arrière se trouvait le peuple de Mandr’hok la Prestigieuse, capitale de la contrée de Hans’lyr, un territoire se situant à quelques centaines de lieues des Terres de Mansoul, à l’est.
La foule en liesse acclama son nouveau roi. Un large sourire se dessina sur les lèvres de Terlyon, dont son égo se trouvait flatté par le poids de la couronne d’or nouvellement posée sur sa tête. Son père était mort au combat depuis seulement quatre jours, mais le jeune roi n’en semblait pas chagriné pour autant. Promis à un destin royal depuis sa naissance, Terlyon n’a toujours eu d’affection que pour la couronne de son père. Aujourd’hui elle était sienne, et il allait enfin régner sur ces hommes et ces femmes qui l’acclamaient avec dévotion.
Le duc Verloy, second du roi et seul noble mandaté pour couronner le nouveau dirigeant, présenta à Terlyon un coffret en acajou brun, orné de sculptures en or ciselé. Le jeune roi l’ouvrit, et saisit l’énorme clé en or massif maintenue par deux petites béquilles, elles aussi ouvragées.
- La clé de votre royaume, mon roi, expliqua le duc en inclinant la tête.
Terlyon la présenta au peuple en tendant le bras, et il l’acclama de plus belle. Lorsqu’il rangea le symbole de son règne dans le coffret, il constata que le panneau de bois sur lequel reposaient les petites béquilles était légèrement branlant. Le jeune roi croisa un instant le regard de Verloy, mais celui-ci ne semblait pas avoir remarqué ce détail. L’heure n’était pas à jouer les curieux, mais dès que le banquet du soir serait fini, Terlyon ausculterait le coffret.
La soirée était longue. Extrêmement longue. Certes il jubilait de briller ainsi devant ses nouveaux sujets, mais le coffret occupait toutes ses pensées. Il se faisait peut-être des idées, mais au tréfond de son esprit quelque chose lui assurait qu’il y avait bien un secret à découvrir sous ce panneau de bois rouge. Et plus la soirée avançait, plus il était intimement convaincu qu’il allait faire une découverte importante. Le jeune roi fouillait dans sa mémoire, cherchant à se souvenir s’il avait déjà vu son père sortir du coffret un objet insolite, autre que cette énorme clé en or. Etrangement celle-ci signifiait bien peu d’intérêt à présent.
Les heures s’écoulèrent avec une lenteur exaspérante, rendant le jeune roi toujours plus nerveux et irritable. Les deux douzaines de nobles qui siégeaient au banquet remarquèrent bientôt son changement de comportement. Les messes basses commencèrent à circuler, inquiets qu’ils étaient de découvrir la vraie nature de leur souverain. Bien entendu ils se doutaient de la soif de pouvoir de Terlyon, mais qui donc parmi eux n’en avait pas ? Roi, duc ou comte, ces hommes aimaient leur statut, et principalement pour la richesse et le pouvoir, et non pour le peuple, si aisément exploitable.
Mais à cet instant, ce que les nobles voyaient ne présageait rien de bon pour les décennies à venir. Terlyon les fuyait du regard, les yeux scrutant sans cesse de droite à gauche. Il répondait à peine à leur question, employant un ton acerbe qu’ils ne lui connaissaient pas.
- Il suffit !
Le silence tomba dans la salle du banquet.
- Mon roi, dit le duc Verloy, que se…
- J’ai dit : il suffit ! Ce banquet s’éternise ; or le roi n’a pas de temps à perdre dans ces mondanités futiles ! Je vous souhaite le bonsoir.
Ce fut sous les regards médusés de ses sujets que Terlyon quitta la salle et monta dans ses appartements privés. Rien d’autre n’avait plus d’importance que le coffret qui l’attendait depuis des heures.
A peine avait-il fermé la porte derrière lui qu’il se rua sur le coffret, les mains tremblantes d’une fièvre malsaine. Il souleva le couvercle, saisit la clè d’or et la jeta au loin, puis tira sur l’une des béquilles. Le panneau suivit.
Terlyon ferma les yeux, déglutit, puis regarda enfin ce qui se cachait sous le double-fond. Il n’y avait qu’une simple clé en acier brut et rouillé, pourtant le jeune roi la prit avec autant de délicatesse que s’il s’était agi du trésor le plus précieux et le plus fragile du monde.
Le jeune homme s’installa dans un fauteuil en velour ocre capitonné, puis se perdit dans une admiration dévorante de son étrange trésor d’acier. Les minutes s’égrénèrent, tandis que Terlyon ne bougeait pas d’un cil, la clé posée dans le creux de sa main.
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
Le duc Verloy venait d’entrer en trombe dans les appartements de son jeune roi.
- Tu m’expliques ce comportement de rustre ?
Devant la cours, Le duc vouvoyait Terlyon, et ce depuis son plus jeune âge, mais en privé il le tutoyait, car malgré tout il restait son ainé et l’un des plus proches amis de son père décédé.
- Que dois-je t’expliquer ? demanda-t-il nonchalemment, le regard toujours rivé sur la clé.
- Terlyon ! Tu viens de bafouer toutes les règles des bonnes manières en une soirée ! Un roi ne méprise pas ainsi ses sujets, surtout dès son premier jour de règne. Tu es tout juste roi, et voici que tu t’es déjà fait des ennemis ! Bougre de crétin !
Le jeune homme ne réagit pas, ce qui désempara Verloy. En temps normal l’insulter ainsi aurait dû le faire bondir. Le duc s’approcha de lui, prêt à l’attraper par le bras et le secouer comme le garnement qu’il était, lorsqu’il avisa le double fond posé à côté du coffret. L’horrible vérité jaillit brusquement dans son esprit. Toute sa vie il avait espéré que ce jour ne lui serait pas destiné, mais le fait était là. Et que pouvait-il y faire ? Tuer son jeune roi ? Le royaume serait alors à la merci du peuple et aurait tôt fait de sombrer dans le chaos. Bien entendu il serait le premier exécuté pour le meurtre du roi, mais l’avenir de toute la contrée de Hans’lyr était bien plus important que sa propre existence.
Quel autre choix ? Raisonner Terlyon ? C’était devenu impossible à présent qu’il était possédé par la malédiction. Car c’était bien de cela qu’il s’agissait.
La malédiction du feu.
Verloy s’agenouilla devant son jeune souverain, et décida de lui parler, de lui faire entendre raison. S’il n’y parvenait pas, alors il n’aurait d’autre choix que de lui ôter la vie.
- Terlyon, mon jeune ami, je dois t’expliquer ce qui est en train de t’arriver.
- Et que m’arrive-t-il ? souffla-t-il sans avoir l’air de l’avoir entendu.
- Il s’agit… d’une malédiction… qui pèse sur ta lignée depuis des générations. Il y a de cela deux siècle et demi, ton aïeul le roi Bron a combattu les derniers dragons de ce monde. Alors que son royaume brûlait sous les flammes dévastatrices des dragons, Bron découvrit que ces créatures maléfiques agissaient sous le contrôle d’un magicien noir. Avec l’aide de son propre magicien, il parvint à le capturer et l’enfermer dans une crypte, le privant ainsi de sa magie, et le vouant à une mort lente. Avec lui furent enchainés les sept dragons de feu, jugés trop dangereux pour être laissé en liberté et à la merci d’un autre magicien noir. Ce qui advenu après fut le plus terrible. Alors qu’ils étaient tous enchainés, dragons et magicien, celui-ci parvint à s’emparer de la dague d’un soldat, puis s’entailla les bras. Donnant ainsi sa vie en faisant couler son propre sang à flots, le magicien noir recouvra un instant ses pouvoirs… pour lancer une malédiction sur la descendance du roi Bron. Il déclara qu’un jour un jeune roi avide de richesse et de pouvoir tomberait sous le charme des dragons de feu et les libèrerait, pour plonger de nouveau le royaume dans le chaos de leurs flammes.
Verloy observa un moment de silence, espérant voir Terlyon réagir.
- Quel rapport avec cette clé ? demanda-t-il enfin.
- Cette clé ouvre les portes de la crypte. Elle est le premier élément qui empêche que la malédiction se réalise, c’est donc pour cela que tu dois la remettre dans le coffret, et ne jamais la revoir.
- Pourquoi la laisser dedans, et ne pas l’enterrer là où personne ne pourra la trouver ?
Le duc soupira de soulagement. En posant ces questions Terlyon semblait recouvrer la raison.
- Les deux clés sont liées par la malédiction… malheureusement. Si elles venaient à être séparées, tu perdrais aussitôt la vie, ainsi que ceux de ton sang.
Verloy prit lentement sa main, et lui referma les doigts sur la clé.
- Je t’en prie, mon jeune ami, revient à la raison et remet cette maudite clé dans le coffret.
Terlyon soupira, puis regarda le duc dans les yeux. Verloy y lit le retour à la sagesse. Il n’osait y croire, mais peut-être que ces jours de malheur ne seraient pas pour lui.
- Il faut détruire la crypte, décréta Terlyon. Certes nous ne pouvons pas nous débarrasser de la clé, mais si la crypte était ensevelie, nous n’aurions plus rien à craindre.
- Voici donc ton premier commandement de roi, et c’est là une sage décision. Je suis fier de toi mon jeune ami.
- Où donc devront aller les hommes de chantier pour détruire cette maudite crypte ?
- Pas bien loin, hélas. La crypte se trouve sous les fondations du château. La détruire ne sera pas une mince affaire, car justement le château repose dessus.
- Ne craignez rien Verloy, le château ne risque rien.
Le duc ne comprit pas tout de suite ce qui venait de lui arriver. D’instinct ses mains se plaquèrent sur son ventre, d’où le sang mêlé à la bile de l’estomac coulait à flot. Terlyon s’était redressé tranquillement et lui avait enfoncé une dague dans la panse, avec une aisance et une sérénité effrayante. Verloy tomba à genoux.
- C’est « ma » clé, grogna Terlyon, c’est « mon » trésor !
- Je t’en prie… ne fais pas ça…
Le jeune roi le poussa nonchalamment sur le côté. Verloy s’étala dans la mare de sang qui s’étendait sur le parquet. Il était déjà mort.
Comme mû par une force invisible, Terlyon descendit jusqu’au dernier sous-sol du château, le sourire de la folie meurtrière figé sur ses lèvres. Éclairé d’une torche, il traversa la longue salle voûtée où s’alignaient les tombeaux de ses aïeux, tous ornés de sculptures somptueuses. Au fond de la salle se trouvait une lourde porte recouverte de moisi, dont la serrure rongée par la rouille et le temps ne fonctionnait plus. La porte devait être entrebâillée depuis des décennies, voire des siécles. Malgré la lueur blafarde de sa torche, Terlyon parvenait à voir l’ensemble de la salle qui s’offrait à lui. D’immenses colonnes et murs de soutènement se dressaient jusqu’à la roche brute, socle naturel du château.
Mais le roi maudit se contrefichait de l’architecture pourtant surréaliste de ces fondations. Son obsession grandissante, il serrait la clé d’acier dans le creux de sa main jusqu’à faire blanchir les phalanges. Guidé par le pouvoir de la malédiction, il parcourut la salle démesurée comme s’il la connaissait déjà.
Elle était là. A quelques pieds devant lui à présent, la porte à deux battants de la crypte se dressait haute et menaçante sur quelques dizaines de pieds. Terlyon transpirait. Pourtant il faisait froid sous terre, mais cette sueur était celle de la folie, promesse de chaos et de mort. Haletant, il introduisit la clé dans la vieille serrure, puis l’actionna. Terlyon « le maudit » éclata d’un rire hystérique lorsque le pêne se rétracta sans effort. Il était au comble de la joie, au comble de sa folie. Pesant de tout son poids, il fit pivoter le battant démesuré… et découvrit enfin ce qu’il croyait attendre depuis sa plus tendre enfance.
Des dizaines de torches accrochées aux murs s’enflammèrent brusquement, en même temps que celle qu’il tenait à la main fut soufflée. Ils étaient là, les sept dragons de feu, immenses créatures maléfiques figées dans une enveloppe de cristal noir. Terlyon déambula entre elles, subjugué par leur carrure robuste et puissante, par l’immense voilure de leurs ailes, par la mort que promettait leur regard rouge écarlate. Des regards qui le suivaient à mesure qu’il progressait entre elles.
« Le maudit » marcha, et ses pas le guidèrent au-delà de sa propre volonté, jusqu’au bloc de cristal noir qui trônait au centre du groupe de dragons. Terlyon jubilait. Le pouvoir l’appelait, il savait ce qu’il devait faire pour se l’approprier. Sans sourciller, il dégaina la dague encore rouge du sang de Verloy, et s’entailla les bras. Le sang jaillit, mais il ne ressentit aucune douleur. Les bras tendus, « le maudit » laissa couler le flux de sa vie sur le bloc de cristal. Il commençait à défaillir, et malgré tout il jubilait.
Le cristal noir éclata soudainement, libérant ainsi le corps desséché du magicien noir.
- Je vais prendre ton pouvoir, sourit Terlyon. C’est toi le maudit, et c’est moi le puissant qui va régner sur les monstres de feu !
Une main squelettique du magicien se dressa brusquement et lui saisit l’avant-bras. Le sang qui en coulait s’infiltra dans son corps, le ramenant lentement à la vie.
- Sombre idiot, dit le magicien noir en ouvrant des yeux noirs luisant, tu croyais que j’allais te laisser la jouissance de mon pouvoir ? Ha ! Mais certainement pas ! Je vais me délecter de ta vie, et noyer ton royaume sous un océan de flamme !
Tout comme Verloy, Terlyon tomba à genoux, le fil de sa vie fuyant son corps à une vitesse effroyable.
-A moi… ce pouvoir… est à moi…
- Tu es déjà mort, ridicule avorton ! Tu es déjà mort, et mes dragons sont enfin libres !!!
La crypte résonna des mille éclats de cristal noir et des effrayants rugissements des monstres de feu. La malédiction venait de prendre sa première vie, celle d’un jeune roi trop faible pour résister à la tentation.
Aucun homme, aucune femme du royaume maudit n’échappa aux flammes des dragons et à la fureur du magicien noir.
C’est ainsi que l’on prétend que le royaume de Hans’lyr fut anéanti, et que ses terres furent à jamais stériles.
Un territoire perdu à l’est.
Un territoire perdu…


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