L'ultime trophée



L’an 924 de la première ère, Noïdy yn’Alme, 295 ans avant le début de la Grande Guerre contre Dorgath.


<< - La voix que tu prends n’est pas donnée à tout le monde, soldat Arog. Es-tu certain de ton choix ?
- Je veux faire partie de votre garde personnelle, seigneur Békistyr, et rien ne saurait m’en empêcher.
- Beaucoup ont renoncé, et beaucoup ont péri en tentant cette épreuve. Dis-moi, pourquoi est-ce que toi, tu y parviendrais ? >>


« Parce que je suis de loin le meilleur soldat de votre armée » avait-il répondu. Chaque jour, chaque semaine, chaque mois et chaque année que dura son épreuve, Arog s’était répété cette phrase, non parce qu’il en était convaincu, mais parce qu’il devait l’être.
Son périple avait duré dix années, durant lesquelles il avait parcouru les Terres d'Alme en solitaire. Bien que cela ne lui plut guère, l’une des épreuves avait consisté à combattre le meilleur guerrier de chacune des cités Orcances. Un combat à mort. Un sacrifice largement consenti par les rois et reines, autant que par les guerriers en question. Il s’agissait là de former les meilleurs Orcances pour assurer la sécurité de leur seigneur. Si un soldat réussissait cette première épreuve, il pouvait alors commencer la seconde : parcourir les territoires sauvages des Terres d'Alme pendant cinq années.
Arog avait gagné. Chaque combat. Sinon comment aurait-il pu se trouver à cet instant au pied de la montagne de feu ? Il se reposait d’une longue course, avant d’entamer l’ascension de ce monument naturel de désolation. Assis sur un bloc de roche volcanique parmi tant d’autres, Arog méditait sur le combat à venir. Il se souvenait de ceux contre les guerriers, de ces affrontements d’une rare violence, où sa survie n’avait parfois tenu qu’à un fil.
Il se souvenait de ces cinq dernières années à errer sur l’immense territoire de l’Alliance, apprenant à survivre de peu, luttant contre les orages du sud et les hivers du nord.

<< - Lorsque tu auras combattu les meilleurs guerriers de chaque cité, que tu auras appris chacune de rues et venelles de celle-ci, alors tu entameras un exil de cinq années. Tu seras seul, Arog. Aucune aide et aucun secours ne te sera accordé. L’accès aux villes te sera refusé. Es-tu prêt à endurer cela ?
- oui, mon seigneur.
- Une dernière chose : sais-tu quelle sera ta mission durant cet exil ? >>


Arog contemplait le paysage brûlé par les flammes de la montagne. Pour la première fois depuis son périple, il hésitait. S’il gagnait aujourd’hui, alors il pourrait enfin revenir à Mol Nalum, où il serait nommé garde personnel de Békistyr. Accrochée à son dos, sa besace était pleine des trophées qu’il avait récoltés au cours de son exil. Des dents, des cornes et des griffes des créatures qu’il avait dû affronter. Un bestiaire de vingt-sept monstres, qu’une troupe entière de soldats n’oserait affronter. Un garde personnel du seigneur des Orcances devait être capable de toutes les terrasser.
Arog en portait de nombreuses cicatrices, mais c’était là une fierté pour le guerrier qu’il était devenu. Il ne lui restait plus qu’un dernier trophée. Et il se trouvait au cœur de cette montagne maudite où le feu liquide ne cessait jamais de couler.
Il passa un ultime coup de pierre à polir sur sa hache, se releva et inspira profondément, puis entama la pénible ascension au milieu des éboulis volcaniques.

<< - Voici la liste des bêtes que tu devras combattre.
- J’en ai déjà tué certaines…
- Mais pas toutes. As-tu déjà affronté un Scalyr Argenté ?
- Je ne sais même pas à quoi ça ressemble !
- Ils vivent dans le sud. Renseigne-toi auprès des Orcances qui y vivent. Durant ton premier voyage, tant que tu parcourras les cités, je te conseille fortement d’en apprendre le plus possible sur ce bestiaire.
- Et le loup des laves ? C’est bien ce à quoi je pense ?
- Oui, Arog… Ton ultime trophée. >>


Le Scalyr argenté comptait parmi les plus redoutables créatures du sud : une sorte de scarabée géant, doté d’une corne frontale gorgée de venin. Arog avait bien failli mourir lors de ce combat. D’ailleurs, la plupart lui valurent de frôler la mort de près.
Tandis qu’il gravissait le flanc abrupt de la montagne, le guerrier se remémorait chacun des autres affrontements. Un en particulier avait marqué sa mémoire au fer rouge : le Shyltra à deux têtes. Pour tuer cette sorte d’ours géant, il fallait lui trancher les deux d’un coup. Arog avait combattu une journée, semant autour de lui des dizaines de têtes qui avaient repoussé. Lorsqu’enfin sa hache faucha les deux cous, il s’était écroulé d’épuisement, et avait dormi deux jours durant au milieu des têtes de Shyltra.
Aujourd’hui, le puissant guerrier allait récolter son ultime trophée. Il lui fallu plus de la demi-journée pour atteindre l’une des premières grottes qui s’enfonçaient dans le ventre rouge de la montagne. Il savait qu’il ne devait pas pénétrer trop profondément dans le boyau, car l’air chargé de soufre aurait tôt fait de le tuer.
Non, pour combattre le loup des laves, Arog devait le faire venir à lui. Le colossal Orcance posa sa besace à terre, et en sortit une patte entière de chevreuil, enroulée dans un tissu. Il lacéra la cuisse d’un coup de couteau pour en faire couler le sang devenu épais, découpa quelques lanières de viande qu’il jeta au loin dans la grotte, puis s’assit en tailleur, sa hache posée sur les jambes croisées.
- Allez, le cabot fumeux, vient biser mes runes ! hurla-t-il pour signaler sa présence.

<< - Comment vais-je tuer cette créature ?
- C’est à toi de la découvrir.
- Je suppose que seuls vos gardes personnels le savent, et que nulle part je ne trouverais de conseil.
- En effet, tu supposes bien. Tu dois déjà le savoir, ce n’est pas leur carrure qui est un problème, ils ne sont pas plus gros qu’un Wadum, mais bien leur étrange pouvoir de régénération.
- Il n’y a que cela que je sache, malheureusement.
- Il est encore temps.
- Pour ?
- Pour renoncer.
- je pars sur l’heure, mon seigneur. Quand je reviendrai, vous aurez un nouveau garde qui veillera sur vous.
Bonne chance, soldat Arog. Que la force des Orcances te porte, et que la sagesse des anciens te guide. >>


Arog ne supportait plus l’odeur du soufre. Cela faisait plusieurs heures qu’il attendait, et une migraine presque insoutenable tambourinait dans son crâne. Il décida de sortir pour respirer un air plus sain, mais dès qu’il tourna le dos au boyau obscur, une masse puissante le propulsa et l’envoya rouler dans la pente poussiéreuse de la montagne.
- Ah c’est comme ça que tu combats… je vais t’apprendre comment mourir, foutre de cabot !
Arog se releva et parcourut d’un bond prodigieux les quelques foulées qui le séparaient de la grotte. Il ramassa sa hache restée là où il avait été percuté, et s’engagea dans le tunnel.
- Allez, montre-toi ! Lança-t-il en faisant des moulinets avec son arme meurtrière. Il paraît que vous êtes indestructibles, vous autres les loups des laves. Alors de quoi t’as peur ?
Une masse noire et luisante apparut enfin dans la pénombre. Au garrot, le loup faisait la taille d’Arog. Même s’il s’y attendait, le guerrier blêmit d’effroi. Son corps était couvert d’un cuir noir, parsemé de quelques touffes de poils éparses. Des muscles puissants roulaient sous son épaisse peau. Ses pattes, plus grosses que celles d’un ours, étaient pourvues de griffes larges et tranchantes. Pour ce qui était de sa tête, elle semblait tout droit sortie d’un cauchemar : un museau osseux où une truffe en V laissait échapper des fumerolles, une rangée inquiétante de crocs effilés, des yeux rouges fendus d’une rétine verticale noire, une paire d’oreilles pointues d’où suintait des gouttes de sang chaud, le tout couronné d’une crinière de longs piques que le loup redressa lorsqu’il se prépara à l’affrontement. A cet instant, Arog sentit le courage lui manquer. Mais il n’était plus temps de reculer. S’il lui tournait une seconde fois le dos, ce serait pour se faire déchiqueter.
- Je suis désolé de te l’apprendre, mais je n’ai pas traversé toutes ces épreuves pour mourir ici. Aujourd’hui, c’est toi qui meurs, cabot fumeux !
Le colossal loup bondit brusquement, comme s’il avait réagi à l’insulte. Arog eut tout juste le temps de parer le coup de griffe de sa hache. Le loup atterrit une foulée derrière lui, fit volte-face avec une énergie et une souplesse surprenante compte tenu de sa masse, et bondit de nouveau. Le guerrier s’effaça tout aussi rapidement de sa trajectoire, et parvint à le saisir au vol par une patte arrière. Stoppé net dans son élan, le monstre s’affala de toute sa masse sur le sol rocailleux.
- Je vais te faire tâter de la force des Orcances, mon gars !
Arog le tira d’un coup et l’envoya tête la première contre la paroi de la grotte. Le craquement qui retentit signifiait bien que le crâne de la bête venait d’être éclaté. Pourtant elle se releva et s’ébroua en faisant cliqueter sa crinière de piques. Arog vit alors sa tête reprendre sa forme d’origine.
- C’est pas de la blague, ça se régénère vite ces saloperies là !
Le loup poussa un rugissement furieux et revint à la charge. Cette fois-ci, quand Arog voulut frapper de sa hache, la créature parvint à la saisir dans sa gueule, le lui arracha des mains, et l’envoya loin derrière elle.
Le guerrier réagit aussitôt et lui asséna un coup de pied dans le poitrail. Un coup de pied d’Orcance… la bête vola plusieurs pieds en arrière en couinant de douleur. Avant même qu’Arog l’ait rejointe, sa cage thoracique avait reprit sa forme bombée.
- faut que tu meures mon beau ! hurla-t-il en fracturant sa mâchoire d’un coup de poing. Faut vraiment que tu meures, parce que moi j’ai pas envie !
Arog tambourinait son énorme crâne de coups de poing. A chaque frappe, les os se ressoudaient. L’espace d’un instant où le guerrier reprenait son souffle, le monstre parvint à lui asséner un coup de patte. L’épaisse plaque d’acier qui protégeait son torse fit son office, mais la violence du coup lui coupa la respiration.
Le loup profita de cette ouverture, plongea sur lui, et saisit son bras droit à pleine gueule. La force de sa mâchoire se révéla prodigieuse. Affreusement prodigieuse. Le brassard d’acier qui couvrait son biceps se plia, l’empêchant de bander le muscle, tandis que les crocs s’enfonçaient dans son triceps à découvert.
Le guerrier hurla. De douleur, mais aussi de rage. Il lui fallait sa hache. Même doté de son exceptionnelle force, Arog ne viendrait pas à bout de cette bête à main nue.
Le loup le tira brusquement et le fit tomber, puis posa ses monstrueuses pattes avant sur son abdomen. Arog saisit alors une griffe, la brisa net, et la planta dans le museau osseux. Même si le loup se régénérait, la douleur le fit lâcher prise.
Le guerrier arracha aussitôt l’acier qui emprisonnait son biceps, et lui saisit le museau d’une main, puis la mâchoire de l’autre.
- Allez, on ouvre grand la gueule mon gars !
Arog lui disloqua d’un coup la machoire. Fou de douleur, le loup fit un bond en arrière, et se gratta le museau pour retirer la griffe. Le guerrier quant à lui se releva et alla récupérer sa hache. Le temps de se retourner, et le monstre était déjà rétabli.
- Je sens que la journée va être longue, soupira Arog.
Il fit quelques moulinets avec sa hache pour éprouver la capacité de son bras blessé. Même si une douleur ténue le lançait, il pouvait toujours se battre. Les deux adversaires tournèrent un moment autour d’un cercle invisible à quelques pas l’un de l’autre, se jaugeant mutuellement avant de retourner à l’assaut. Le loup enfonça les griffes dans la roche et poussa un rugissement puissant pour intimider le guerrier.
- Enchanté, fit-il en souriant, moi c’est Arog !
La créature sembla un instant écarquiller ses yeux rouges sang. Soudain il tenta de lacérer son abdomen d’un coup de patte. Arog fut plus rapide et la lui trancha. La bête recula aussitôt en couinant.
- Va guérir de ça pour voir !
Le sang coulait à flots. Ce fut autour d’Arog d’écarquillait les yeux de surprise. Le sang au sol s’épaississait et prenait la forme d’une nouvelle patte. En quelques secondes le membre amputé et la pseudo patte se rejoignirent. La surface se solidifia pour devenir une nouvelle peau noire avec les mêmes touffes de poils aux articulations.
- Non, mais c’est une blague ? Jusque là, je pouvais admettre, mais ça, c’est de la triche, foutre de cabot !
Le monstre rugit de rage et bondit, la gueule grande ouverte pour lui broyer le crâne. Arog choisit alors le côté marteau de son arme, plutôt que le tranchant de la hache. La colère l’avait gagné à son tour, et il avait une furieuse envie de se défouler. Il leva sa lourde masse d’acier au-dessus de la tête, et accueillit son adversaire d’une puissante frappe sur le sommet du crâne. Sa tête fut pulvérisée contre le sol rocailleux. Mais comme Arog s’y attendait, le sang qui coulait entre les éclats d’os travaillait déjà à reconstituer une tête.
- Si tu crois que je vais te laisser le temps de te régénérer…
Il se déchaina. Le monstre à terre, incapable de riposter tant qu’il se reconstituait, subissait une avalanche de coups de hache et de marteau.
Arog frappa sans relâche. Des heures durant, la créature reconstituait ses membres tranchés, son torse tailladé, ses cottes éclatées. Le loup ne mourrait pas, et le colossal guerrier se fatiguait.
Tandis que le jour déclinait, Arog fournissait un effort toujours plus intense pour lever son arme et parer les coups. Bientôt la force lui fit défaut. Il devait se rendre à l’évidence, il ne gagnerait pas. Il allait mourir dans cette grotte infestant le soufre, cela ne faisait plus aucun doute.
- Assez, souffla Arog. Tu as… tu as gagné… cabot fumeux.
Il lâcha son arme, puis se laissa tomber à genoux, les bras ballants et la tête basse.
- Je suis épuisé, et je… je ne vois pas comment tuer… une créature comme toi…
Tandis qu’il parvenait difficilement à reprendre son souffle, le loup des laves s’approcha lentement, puis baissa la tête au-dessus de lui. Son souffle chaud et fumeux lécha la sueur qui perlait sur son crâne rasé.
- Bouffe moi, je ne mérite pas de devenir un garde de Békistyr… Tu m’entends ? BOUFFE MOI !

***

- Raconte-moi ce qui s’est passé ensuite, lui demanda Békistyr.
Arog gardait un genou au sol, la tête inclinée devant son seigneur.
- Il s’est retourné, puis a disparu sous la montagne.
La honte perçait dans sa voix rauque.
- Donc tu te présentes à moi avec vingt-sept trophées, et non vingt-huit ?
- En effet, mon seigneur. Pour ne pas déshonorer votre puissante armée, je souhaite quitter celle-ci et repartir en exil. Jamais plus un Orcance n’aura à croiser l’homme pitoyable que je suis.
- Si tel est ton choix…
Arog se releva, salua Békistyr d’un hochement de tête, puis se dirigea vers la sortie de la salle du trône.
- Avant que tu partes, le héla son seigneur, j’aurais quelques questions à te poser.
- Je vous écoute.
- Tu m’as dit que le loup a attendu que tu sortes pour lancer l’assaut.
- En effet.
- Voilà un étrange comportement, sachant qu’il aurait pu t’occire plutôt que te chasser de sa tanière.
- Chasser, dîtes-vous ?
Arog gratta son crâne glabre, apparemment plongé dans une intense réflexion.
- As-tu essayé de penser autrement ? Dans cette histoire, crois-tu vraiment que l’ennemi était le loup ?
- Où voulez-vous en venir ?
- N’était-il pas dans son droit de défendre son territoire ?
Békistyr se leva de son trône et rejoignit le guerrier qui n’avait pas bougé d’un pouce, toujours à la recherche de réponses à des questions qui n’avait pas de sens.
- As-tu déjà eu l’occasion de contempler les trophées des autres gardes ? demanda-t-il en posant une main bienveillante sur son épaule.
- Bien sûr…
- Tu ne l’as sans doute pas remarqué, mais chacun d’eux a ramené vingt-sept trophées. Pas vingt-huit.
- Qu’est-ce que je dois comprendre ? Dîtes-moi, parce que je ne vous suis plus… si je puis m’exprimer ainsi, mon seigneur.
- Vois-tu, aucun Orcance n’est jamais parvenu à tuer un loup des laves. Tu dois savoir que leur pouvoir de régénération n’est pas leur seule particularité. Contrairement aux autres monstres que tu as combattus, les loups sont très intelligents, et doués de véritables sentiments. Un loup ne tue jamais inutilement, et encore moins un ennemi qui s’avoue vaincu. Tu as été vaincu, et ta victoire réside en la reconnaissance de cette défaite.
Arog regarda son seigneur, l’air incrédule.
- La défaite… est l’ultime trophée ?
- Pas exactement.
Békistyr afficha un sourire en coin.
- Un bon guerrier doit être fort, c’est un fait. Mais que doit-il être aussi ? Que doit-il être lors d’une guerre ?
- Avisé, souffla Arog, tandis que la réponse faisait son chemin dans son esprit. Et pour être avisé, il faut savoir reconnaître ses erreurs pour mieux agir la prochaine fois, continua-t-il en pensant à voix haute.
Arog releva alors la tête, et croisa le regard fier de son seigneur.
- L’ultime trophée, est l’humilité, déclara le guerrier.
- La force des Orcances t’a porté… te voici à présent sur la voix de la sagesse. Sois le bienvenu dans ma garde personnelle, mon ami !


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