Le dernier Conseil de Kertan



Extrait du recueil historique "Le royaume perdu". L’an 3128 du calendrier des Humains des Terres de Mansoul (pour correspondance, l’an 410 de Noïdy yn’Alme du calendrier de l’Alliance).

Kertan plongea la mine de sa plume dans l’encrier, et signa le douzième document que ses conseillers lui soumettaient. Il soupira quand on lui en mit un nouveau devant lui, et gratta la barbe grise de sa joue droite en tirant nerveusement sur les poils. Ses sept conseillers déglutirent aussitôt.
À n’en pas douter, ils lui en demandaient trop, et chacun savait qu’il était temps de mettre un terme à leurs requêtes. D’une patience toute relative, Kertan était le huitième roi de sa lignée. Il avait hérité du sang volcanique de ses ancêtres, et n’hésitait pas à couper des têtes quand bon lui semblait. Dans l’esprit du roi, il ne faisait aucun doute qu’il visualisait déjà une belle brochette de têtes de conseillers plantées le long d’une pique.
- C’est une plaisanterie, conseillé Ténim ?
Kertan chiffonna le parchemin et le lui jeta au visage.
- Augmenter la solde des gardes des archives ?
Ténim ramassa le document tombé par terre, et le déplia d’une main tremblante.
- Ils sont payés fort peu pour un travail fastidieux…
- Silence ! Aboya le roi.
Ténim, homme de haute stature mais terriblement maigre, lissa son crâne chauve où perlait la sueur de l’angoisse.
- Allons mon cher Ténim ! Ne soyez pas si inquiet, gloussa Kertan, Il ne vous arrivera rien de fâcheux ! Il se trouve que je suis dans un bon jour, donc je ne ferais pas mener une enquête sur un éventuel lien familial avec l’un des gardes…
Son visage s’illumina brusquement d’un sourire cruel. A peine avait-il fini sa tirade, que son homme de main, qui se tenait constamment derrière lui, s’éclipsa par la porte de service. Quelle que fût la personne que Ténim voulait contenter, elle ne verrait plus jamais le soleil se lever.
- Mon roi… tenta-t-il en se levant de son fauteuil.
- J’ai dit : Je suis dans un bon jour ! Souhaitez-vous que cela change ?
Ténim se rassit, les yeux clos. Son effort pour contenir les larmes fit jubiler Kertan. Il était prêt à parier qu’il s’agissait d’un fils, au pire d’un gendre. Régner était tellement bon ! Tenir ainsi tout un peuple sous ses ordres, nourrir une peur latente dans le crâne de chacun de ses sujets, avoir le droit de vie ou de mort - surtout de mort – sur chaque homme, femme et enfant… quel ravissement ! Et que pouvait-il craindre ? Une rébellion ? Kertan était cruel, mais pas stupide. L’armée de sa cité lui était toute dévouée. Il avait toujours eu l’intelligence de prendre soin de ses soldats, de payer outrancièrement ses généraux, s’assurant ainsi une protection sans faille contre le bas peuple.
Et s’il était une chose que le roi n’aimait pas, c’était la paix. Quel intérêt y avait-il à régner sur un peuple serein et prospère ? Rien de plus qu’un ennui mortel. Son plus grand plaisir résidait dans l’absurdité de quelques groupes inconscients de rebelles, qui, en secret s’imaginaient-ils, organisaient la chute de son règne. Ces complots mettaient un peu de piment dans sa vie de roi, et surtout un peu de sang sur le pavé quand il les faisait décapiter.
- Autre chose ? Demanda-t-il nonchalamment.
Tous les conseillers hochèrent lentement de la tête et baissèrent le regard sur la pile de parchemin qui prouvait le contraire.
Alors que Kertan allait lever le conseil, un valet entra dans la salle, en se tenant si courbé que son nez devait faire un sillon dans la poussière du plancher.
- Mon roi, un homme désire s’entretenir avec vous…
- Comme tant d’autres ! Le coupa Kertan. Dis-lui qu’il attende son tour, c’est à dire le mois prochain !
Il s’esclaffa de son propre humour dans un rire braillard, congédiant le valet d’un geste désinvolte.
- Pardonnez-moi d’insister mon roi, mais il se dit lui-même roi de son peuple, et voudrait parler « affaire » avec vous.
Kertan se rembrunit brusquement.
- Il n’y a qu’un roi sur ce territoire, et c’est moi ! Ragea-t-il. Qu’attends-tu pour me l’amener ?
Le valet fit volte-face si vite, qu’il manqua de percuter le chant de la porte ouverte derrière lui. « Aujourd’hui je vais pendre un roi » jubila intérieurement Kertan. Il avisa alors que ses conseillers se dirigeaient vers la sortie.
- Assis ! Hurla-t-il.
- Nous avions fini, me semble-t-il, osa Héton, le plus costaud d’entre eux.
- Ne désirez-vous pas voir comment votre bon roi condamne à mort un autre roi ? Allons, mes amis, reprenez vos places, et profitez de cette entrevue avec moi !
Les sept hommes échangèrent des regards perplexes en se rasseyant. De toute évidence, ils ne souhaitaient pas être témoins d’une énième démonstration de cruauté de leur roi.
La porte s’ouvrit à nouveau, laissant entrer le valet qui précédait le visiteur. Le roi des Humains perdit un instant son assurance en découvrant la stature du prétendu roi. Il dut baisser la tête pour passer le chambranle de la porte, et lorsqu’il se redressa, le sommet de son crâne n’était qu’à quelques pouces du plafond. Il faisait bien deux pieds de plus que le plus grand des Humains.
Vêtu d’une cape noire, l’homme avait le teint gris et la peau extrêmement sèche. Son facies squelettique et ses yeux enfoncés dans de sombres et profondes orbites, finirent de déstabiliser Kertan. Jamais il n’avait vu d’homme suscitant autant la peur et la mort. Il en était presque jaloux !
- Alors comme ça vous êtes un roi ? le railla-t-il pour se redonner de l’assurance. Et vous voulez parler affaires avec moi ?
- C’est cela même, répondit l’inconnu d’une voix si caverneuse, qu’un frisson parcourut l’échine de Kertan.
- Alors, faites vite, car j’ai des têtes à couper !
- Moi aussi, sourit l’homme à la peau grise. Nous sommes faits pour nous entendre, à ce que je vois !
- Ça dépend de quelle tête on parle, grogna Kertan.
- Pour ma part, il s’agit de nombreuses têtes, continua l’inconnu sans relever sa provocation. De tout un peuple, à vrai dire. Et je recherche des alliés pour cette formidable mission !
Les conseillers, qui semblaient ne pas exister pour les deux rois sanguinaires, s’enfoncèrent plus profondément dans leur fauteuil dans l’espoir d’y disparaître définitivement.
- Des alliés ? Tiens donc… Et quel est donc votre ennemi ?
- Vous ne le connaissez pas, car il se trouve dans une contrée fort lointaine.
- Certes, mais dîtes-moi : pourquoi risquerais-je la vie de mes soldats pour une cause qui n’est pas la mienne ?
- Parce que vous avez peur, mon ami…
Kertan blêmit de colère et se leva si brusquement qu’il renversa son fauteuil.
- La peur, c’est moi qui la provoque ! Et peut-être que vous devriez commencer à en ressentir un minimum si vous voulez que votre tête reste où elle est !
- Allons, mon ami… restez raisonnable, voulez-vous ?
- Raisonnable ?
Kertan frappa si fort du poing sur la table, que les sept conseillers sursautèrent à l’unisson, comme si la force du coup les avait, un instant, dessoudés de leur fauteuil.
- Garde ! Hurla le roi. Sortez-moi ce fou d’ici, et allez le pendre pour qu’il prenne un peu plus de hauteur !
À peine tentèrent-ils d’ouvrir la porte, que celle-ci se referma brusquement, maintenue par une force invisible. Kertan dégaina alors la dague qu’il portait constamment à la ceinture. Paniqués, les conseillers se ruèrent vers la porte de service, qu’ils trouvèrent aussitôt condamnée.
Le roi se rua sur l’inconnu, sa lame levée, prête à lui fendre le crâne. L’homme leva une main osseuse. Un éclaire rouge zébra l’air et le percuta en plein thorax, le propulsant violemment contre le mur.
- Tss tss tss… pauvre Humain…
- Mais qu’êtes-vous donc ? souffla Kertan en se relevant.
- Vous l’ignorez ? Vraiment ?
Le roi ramassa sa dague et la tendit timidement devant lui. L’homme s’approcha nonchalamment, un sourire mortel sur ses lèvres émaciées. D’un geste de la main il aspira l’arme à lui. Le roi ne put la retenir et se retrouva désarmé, face à un ennemi redoutable.
- Je suis un magicien, mon cher Kertan. Mais cela ne vous dit rien, car vous les Humains, êtes un peuple faible et couard, doté d’aucun pouvoir !
- Je croyais que vous cherchiez des alliés ? Si nous sommes si insignifiants, pourquoi venir nous solliciter ?
L’homme à la peau grise le saisit par le col et le souleva à hauteur de son regard sombre.
- Parce que j’ai de grands projets pour ton peuple, misérable roi ! Mais tu ne les verras pas !
Il lui trancha brusquement la tête d’un puissant revers de sa propre dague. Tandis que la tête tomba au sol dans un bruit mat, le roi inconnu se délecta un instant de la vue du flot de sang qui jaillissait du cou sectionné, et qui s’écoulait sur son bras au rythme, de plus en plus lent, du cœur à l’agonie.
Les conseillés, paralysés par une peur qu’ils ne soupçonnaient pas jusqu’à ce jour, blêmirent de plus belle et s’entassèrent plus encore contre la porte de service, hurlant à qui pourrait les entendre d’ouvrir.
L’inconnu laissa tomber le corps sans vie de Kertan, ramassa sa tête par les cheveux, et la présenta aux conseillers.
- Votre roi n’est plus. Prosternez-vous devant votre nouveau roi et seigneur de l’Empire : Dorgath ! Je vais faire de vous un peuple de guerriers ! Ensemble, nous combattrons le fléau de ce monde : l’Alliance !


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