Radgar le Fort



Extrait du livre « la quête de l’Alme », histoire vécue par le seigneur Féïmer. Cet évènement se passe en l’an 189 de la première ère « Zéïta yna Lans », près de deux mille ans avant « Les Ombres de Chevalienne ». À l’époque, Féïmer n’était pas encore le seigneur des Lyans. Les seules cités de son peuple se situaient sur les falaises de Tuloïse, à l’ouest des Terres d’Alme, autrefois territoire sans nom et inconnu des Lyans.

Les Bélénodors avait trahi. Alors que Féïmer les autorisait à exploiter une partie de ses terres en échange de l’approvisionnement de l’Alme, dont eux seuls connaissaient les sources, leur reine Corfola pilla les réserves du royaume des Lyans. La première guerre contre les Bélénodors éclata, et pris seulement fin quand Féïmer tua la reine, et que ses troupes s’enfuirent dans le désert de Pïolte.
Bien que les Lyans furent enfin en paix, il leur manquait à présent un élément indispensable à leur mode de vie : l’Alme.
Renonçant à cette fatalité, Féïmer décida de parcourir le vaste territoire qui s’étendait à l’est des falaises de Tuloïse. Le Conseil des Anciens, convaincu qu’il y laisserait la vie, avait tenté de le dissuader de partir pour cette quête.
Ces derniers avaient parlé en vain. Accompagné de cinquante de ses meilleurs soldats, Féïmer était parti le lendemain même du conseil. C’était un jour de printemps de l’an 186.
Trois années de quête et de voyage s’écoulèrent. Trois années qui rongèrent jour après jour le moral de la troupe de Lyans. N’ayant aucune idée de la direction à prendre, Féïmer avait guidé ses soldats droit vers l’ouest, sans résultat. Ils se trouvaient à présent au nord, dans une région froide malgré l’été, inlassablement balayée par un vent qui faisait ondoyer les hautes steppes environnantes. Voler demandait un effort si intense, qu’ils progressaient à pied durant les heures de plein soleil. Ils n’avaient que peu de répit, généralement en fin de journée quand le vent déniait se calmer.
– Nous allons dresser le camp dans ce vallon.
Les longues heures de marche, puis les dernières de vol au soleil couchant, avaient eu raison des forces de la troupe. Féïmer guida ses hommes dans une clairière abritée du vent nocturne. Chaque soir, le commandant Nolyyr répartissait les tâches. Huit soldats se postaient en pourtour du campement par équipe de deux, puis montaient la garde à tour de rôle durant la nuit. Les sept meilleurs cuisiniers œuvraient à préparer le butin des chasses quotidiennes, tandis que deux autres soldats, experts en armement, refaçonnaient les empennages des flèches utilisées à la chasse. Pour les épées, chaque soldat devait entretenir leur affutage, ce qui était rarement nécessaire. En effet, les régions que la troupe explorait, depuis si longtemps, étaient pour la plupart désertes, seulement animées par une vie sauvage. Les dégainer s’avérait souvent inutile.
Les autres soldats dressaient leur tente, tandis que dix d’entre eux s’occupaient de celle de Féïmer. Dès qu’elle fut montée, le roi prit ses quartiers et invita son cartographe à s’installer dans son confort sommaire, afin qu’il puisse y répertorier les découvertes du jour.
Tandis que Thendal déroulait son immense carte dans le vide au-dessus d’un bureau qui n’existait pas, Féïmer s’installait en tailleur sur un épais tapis, une choppe d’eau à la main. Les réserves de vin étant épuisées depuis longtemps, les soldats comme le roi devaient se contenter de ce simple breuvage.
Thendal tapota sur le parchemin qui planait nonchalamment dans l’air. Il se tendit aussitôt, et devint aussi dur qu’un plateau de chêne. L’ombre d’un sourire se dessina sur les lèvres de Thendal.
– Qu’est-ce qui t’amuse, mon ami ?
– Je ne sais pas ce qui m’impressionne le plus. Ton talent de sorcier, ou le pouvoir de l’Alme… Plus de trois ans que nous sommes partis, et pourtant le sort que tu as jeté sur cette carte est toujours aussi efficace.
Le cartographe jeta un coup d’œil à Féïmer, qui faisait mine d’observer les gravures de sa choppe. Une étincelle de satisfaction dans ses yeux trahit la fierté qu’il éprouvait.
– Concentre-toi sur ton travail au lieu de flatter ton roi.
– C’est cela, oui…
Thendal posa son encrier sur le bureau de papier, et entreprit de tracer les reliefs, les types de végétation et les points d’eau qu’ils avaient explorés ce jour.
– Et n’oublie pas de situer le village abandonné.
– Tu penses vraiment qu’il ne s’agit pas d’un ancien village de Bélénodors ?
Thendal rouvrait un débat qui avait animé le roi, le commandant Nolyyr et lui-même durant toute la matinée.
– Je te rappelle que les Bélénodors sont des nomades. Ce village était fait de pierre et de terre, donc conçu pour durer. Ça ne ressemble en rien à leur mode de vie.
– Alors la réponse est simple : il y a un autre peuple qui vit, ou plutôt qui vivait, sur cette contrée.
– Rien n’indique qu’il a disparu, rétorqua Féïmer. Nous devons rester méfiants.
– Rien n’indique qu’il existe encore.
Les deux amis s’observèrent un instant. Thendal était un bon cartographe, mais pas forcément le meilleur. Si Féïmer lui avait demandé de se joindre à cette quête, c’était en grande partie parce qu’il avait un esprit affûté, et qu’il ne craignait pas de contredire son roi. Une honnêteté et un franc-parler qu’il estimait indispensables pour ce genre de mission.
– Nous en parlerons une autre fois. Finis ton travail, le soleil est déjà loin derrière l’horizon, et nous avons tous besoin de dormir.
Son ami dessina encore un moment sur sa carte, avant d’aborder le sujet qui rongeait sérieusement la troupe d’explorateurs.
– J’ai une question, et j’aimerais que tu y répondes sincèrement : Crois-tu vraiment que nous trouverons un jour les sources de l’Alme ?
Le regard de Féïmer se perdit aussitôt dans le vague, comme si son esprit s’égarait dans une forêt inextricable de questions et de doutes.
– Féïmer ?
– Il le faut, souffla-t-il sans relever les yeux. Oui, nous les trouverons, assura-t-il en retrouvant soudainement son aplomb.
– Ce territoire est si… vaste ! J’aimerais te croire, mais… cette quête semble si utopique, et les hommes sont déjà si las…
– J’ai de grands projets pour notre peuple, Thendal, et ce liquide de pouvoir m’est indispensable !
– Alors, ne cesse jamais de nourrir la troupe de ta foi, mon ami, car les hommes en ont grand besoin. Sur ce, j’ai fini mon travail, et je crois que mon corps réclame son dû de repos ! Bonne nuit Féïmer.
– Bonne nuit Thendal.
Comme chaque soir, Féïmer trouva difficilement le sommeil, son esprit étant en constante en ébullition, assailli de doutes et de la peur de l’échec.

***

– Mon roi ! Regardez à l’est !
La troupe était sur le point de prendre son envol lorsque le commandant Nolyyr interpela Féïmer. Au sommet du vallon, à près d’un quart de lieue, une ligne d’une vingtaine d’hommes se découpait dans le soleil levant.
– Que devons-nous faire ? Pensez-vous qu’il s’agisse d’ennemis ?
– Je ne tiens pas à le savoir. Aujourd’hui, nous allons voler et distancer ces curieux.
– Je vous déconseille de tenter de nous échapper, lança une voix forte.
Féïmer fit aussitôt volte-face et découvrit trois hommes armés venant dans leur direction. Trois hommes immenses et pourvus de musculature effrayante, affublés d’armures grossièrement ouvragées, mais de toute évidence à l’épreuve des épées comme des carreaux d’arbalète. Une rangée de Lyans se forma devant leur roi avec une efficacité toute militaire.
– Un pas de plus et nos flèches vous transperceront le crâne, prévint Nolyyr en bandant son arc.
Son geste fut aussitôt imité par ses soldats.
– Et bien, quels drôles d’oiseaux avons-nous là ? demanda l’homme qui semblait être leur chef, sans ralentir son pas.
Nolyyr ne se répéta pas et envoya un trait puissant. L’homme l’évita avec une troublante désinvolture.
– Vous êtes sur notre territoire, prévint le colosse en changeant son sourire bienveillant en une moue meurtrière. Encore une menace de ce genre, et mes hommes vous transperceront de leurs lances !
– Vos deux gardes mourront avant même d’essayer ! lança Nolyyr en encochant une nouvelle flèche.
– Je parle de ces hommes-là ! indiqua-t-il en montrant ceux qui attendaient sur la crête.
Alors que Nolyyr allait répliquer, Féïmer posa la main sur son épaule et l’écarta pour passer devant.
– Je suis Féïmer, roi du peuple Lyan, et nous ne sommes pas ici pour conquérir votre territoire. Nous ne faisons que passer.
– Il est trop tard pour « passer », roi des Lyans.
– Est-ce une menace de mort ?
– Je n’en ai pas encore décidé.
Les deux hommes n’étaient plus qu’à quelques coudées l’un de l’autre. Féïmer devait lever la tête pour le regarder dans les yeux. Son instinct lui dictait de se méfier de lui, car les seuls êtres capables de rivaliser avec une telle grandeur étaient les Bélénodors. Mais pour ce qui était du reste de son apparence, il n’avait pas leur corps décharné, recouvert d’une peau grise et craquelée. Bien au contraire, ces hommes-ci étaient massifs, et leur peau semblait aussi facile à percer que celle des Lyans.
- Je doute que vos hommes puissent nous atteindre de si loin, sourit Féïmer malgré lui. Vous semblez un brin prétentieux…hmm… Comment dois-je vous appeler ?
- DRANYR !!! hurla-t-il.
- Je crois que je vous ai entendu, Dranyr.
Quelques Lyans ne purent retenir leur rire. Nolyyr tourna furtivement la tête et les foudroya du regard. Un sifflement qu’il connaissait trop bien attira alors son attention.
Féïmer sursauta lorsqu’une lance s’enfonça profondément dans la terre, à quelques pouces de ses pieds.
– Ce n’est pas moi Dranyr, mais un des hommes là-haut qui vient d’envoyer cette lance. Je m’appelle Radgar. Radgar le Fort !
Le colossal chef souriait de toutes ses dents à présent. Ce que Dranyr venait de faire, aucun Lyan n’en aurait été capable, même le plus puissant d’entre eux. Féïmer venait d’en prendre conscience, de même qu’il comprit que combattre ces hommes surpuissants les conduirait à une mort certaine.
– Au final, je crois que je n’ai pas trop à m’inquiéter de vos soldats, roi des Lyans. Maintenant vous allez déposer vos armes, dit-il en perdant son air avenant, et me dire ce que vous faites sur « mon » territoire !
Féïmer donna aussitôt l’ordre à ses soldats de baisser la garde. Il vit dans le regard de Nolyyr qu’il bouillait d’impatience d’en découdre avec eux. En commandant respectueux, l’imperceptible mouvement de tête de son roi l’en dissuada.
– Je vous le répète, nous ne sommes que de passage.
– Mes gardes vous ont vu dans le ciel hier, et vous ne semblez pas « que » de passage. Que cherchez-vous ? Et je vous conseille de dire la vérité, car je saurais si vous mentez !
– Ne leur dîtes rien, mon roi, intervint Nolyyr, ce que nous cherchons ne regarde que nous ! Ils sont peut-être forts, mais pas invincibles.
– Il piaille un peu trop à mon goût cet oiseau-là, grogna Radgar.
– Commandant ?
– Pardonnez-moi, mon roi.
Féïmer ne lui en voulait pas. Il savait que Nolyyr n’agissait que pour la cause de la quête, même si par moment il outrepassait ses droits.
– Avez-vous déjà entendu parlé de l’Alme ?
Radgar se rembrunit brusquement, tandis que Nolyyr blêmit.
– Allez-y, continuez. Dîtes-m’en plus !
– Donc vous connaissez le liquide de pouvoir, conclut Féïmer. Nous sommes en quête de ses sources, et j’espère sincèrement qu’elles ne sont pas sur votre territoire.
– En effet, elles n’y sont pas, sinon j’en aurais forcément connaissance. Mais vous ne m’avez pas tout dit. Je vais vous aider : Quel lien avez-vous avec ces crevures de Bélénodors ? Car je sais qu’ils convoyaient régulièrement des jarres pleines de cet étrange liquide doré.
– Plus aucun depuis des années. Mais avant cela, nous avions conclu une alliance avec leur reine : nous leur laissions la jouissance d’une partie de nos terres, en échange de quoi ils nous fournissaient en Alme. Ces convois, dont vous avez connaissance, étaient certainement destinés à mes cités. Mais… je crois avoir perçu, dans votre subtile expression, que vous ne portez pas les Bélénodors dans votre cœur. Vous avez déjà eu affaire à eux, n’est-ce pas ?
Le colosse et ses deux gardes éclatèrent brusquement de rire.
– Tu commences à me plaire roi des Lyans ! Non, sérieusement, je ne plaisante pas ! Un poil trop distingué à mon goût, mais tu me plaîs quand même ! Pour tout te dire, à chaque fois que j’ai croisé un de ces bâtards, je me suis toujours plus attardé à faire couler leur sang noir qu’à écouter leurs foutues propositions !
Féïmer soupira intérieurement. Il ne savait pas encore comment allait se solder cette rencontre, mais leur haine mutuelle pour les Bélénodors allait sans doute leur sauver la mise.
– Et je suppose que tu n’en as pas croisé depuis quelques années ? demanda-t-il en employant aussi le tutoiement.
– C’est vrai qu’il y a longtemps que je n’ai pas eu l’occasion d’en étriper un, réfléchit Radgar. Tu as l’air d’en savoir plus que moi, comprit-il.
– Tu n’es pas le seul à avoir fait couler leur sang. Mon peuple est entré en guerre contre eux suite à une traîtrise, et nous les avons presque décimés. Les rares survivants ont fui vers le sud, dans un désert de sable chaud. Pour ma part, j’ai tué leur reine, Corfola.
Le colossal Radgar resta un instant bouche bée.
– Rien ne me prouve que tu dis vrai, mais à bien y réfléchir, ce que tu dis colle bien avec l’absence soudaine de Bélénodors dans mes steppes. Et puis, je n’avais encore jamais vu d’homme oiseau par le passé, ce qui pourrait bien confirmer ton histoire de quête.
Radgar passa la main dans sa tignasse hirsute avant de reprendre :
– Alors comme ça tu as saigné cette putain ? Ces nuisibles n’ont plus de reine ?
– Comme je te le dis. J’ai envoyé une flèche dans l’orbite de cette… putain, pour te reprendre.
Radgar sembla soudain préoccupé, et scruta les soldats de Féïmer.
– Tes hommes ont besoin de repos, roi des Lyans, et de manger à leur faim ! Allez, suivez-moi, il y a longtemps qu’on n'a pas eu l’occasion de faire un bon banquet, et je crois que cette rencontre en vaut la peine ! Le roi qui a tué la putain est le bienvenu, et le sera toujours !
– Il y a longtemps qu’on n'a pas fait un bon banquet ? intervint l’un de ses hommes. Tu plaisantes j’espère ? Il y a trois jours, on a fêté la naissance de mon fils !
– C’est bien ce que je dis ! Trois jours, ça fait long !
Tandis que les trois colosses riaient de bon cœur en rejoignant leurs confrères, les Lyans leur emboitèrent le pas.
– Mes amis ! Clama Radgar à ses hommes, comme disait mon vieux, les ennemis de mes ennemis sont mes amis ! Et ces Lyans sont les meilleurs amis des Orcances. Qu’il en soit ainsi pour l’éternité ! Aujourd’hui, nous allons fêter une belle rencontre, celle des hommes oiseaux avec celle des Forts ! Les fléaux des sangs noirs !
La journée, la nuit qui suivit, et ce durant quatre jours, le village de Radgar le Fort résonna d’une fête illustre, où les Lyans et les Orcances se lièrent d’amitié. Ce fut à regret que Féïmer, à l’aube du cinquième jour, dû ramener ses hommes à la réalité et repartir pour tenter de trouver les sources de l’Alme. L’Alliance n’existait pas encore, mais celle du cœur venait de naître.


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