La Légende du Troll Blanc



Extrait du livre « Recueil historique et légendes de la première ère », volume 21.
Pour une meilleure compréhension, cet extrait est traduit du vieil Humain.


Yeldak se réveilla avec le goût âpre du sang dans la bouche. La sensation suivante fut celle de son corps endolori par les multitudes de coups qu’il reçut lors de la bataille. La douleur aussi d’être resté étendu trop longtemps sur le sol rocailleux de la grotte, qui s’offrait à ses yeux tuméfiés.

Que restait-il de son village à présent ? Combien avaient survécu ? La nuit dernière fut la plus terrible de sa vie. L’orage avait couvert la progression des trolls. Avant même que les soldats ne s’organisent, les sentinelles et les gardes avaient été massacrés, déchiquetés à coup de griffes et de crocs. Leur sang s’était mêlé aux eaux boueuses de l’orage, et avait inondé les rues de sa sombre teinte. L’enceinte du village ne comptait que trois portes. Quelques villageois seulement étaient parvenus à s’échapper par celle du nord, juste avant que les hordes de trolls ne l’investissent. Le reste ne fut qu’une orgie guerrière où les membres tranchés et les corps sectionnés des trolls se mêlèrent à ceux des soldats morts pour défendre les villageois. Des villageois que les créatures avaient parqués comme du vulgaire bétail, ou avaient dévorés sur place pour étancher leur soif intarissable de chair fraîche.
Yeldak se releva. Lentement, le temps d’apprivoiser la douleur omniprésente dans son corps. Son armure lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises durant la bataille. Une multitude de trous de crocs et de griffes témoignait de son efficacité, même si au travers sa chair avait goûté à leur tranchant. Le commandant de l’armée, de « l’ex » armée à présent, se délesta du poids de celle ci. Il était bien trop affaibli pour la porter encore. S’il devait essuyer une nouvelle attaque des trolls, armure ou pas, il mourrait. Sa seule défense resterait son épée.
Il lui fallut toute la journée pour retourner au village. Fuir et trouver un refuge, quand tout espoir de vaincre avait été perdu, ne lui avait pris que quelques heures. L’adrénaline coulait alors à flot dans ses veines, et avait effacé toute sensation de fatigue et de douleur. À présent une autre douleur le harcelait. Celle de la mort, celle de la peur, celle qui assaille celui qui a tout perdu.
Il n’y avait plus de vie dans ce qui restait du village. Même le bétail avait goûté à la cruauté des trolls. Ceux qui étaient parvenus à s’échapper, ne reviendraient sans doute jamais. Cette vallée serait maudite pour des décennies. Yeldak arpenta les rues, encombrées de cadavres tous plus mutilés les uns que les autres, de chariots détruits pendant l’attaque, de vitrines pulvérisées dont les éclats de verre donnaient une étrange lueur scintillante à l’horreur de la scène. À mesure qu’il progressait, il reconnaissait ceux qui, durant de si longues années, avaient été ses soldats, ses amis, pour certaines ses amantes le temps d’une nuit d’amour, pour d’autres des criminels ou des voleurs de bas étage. Même eux, il les regrettait. Loin d’être de bonnes fréquentations, il lui était arrivé de vider une pinte ou deux avec eux, quand ils parvenaient à se tenir à carreau.
Le commandant reconnu alors un visage. Celui d’une femme. Une vilaine estafilade montait du cou et s’étirait jusqu’au sommet du crâne. Une flaque de sang avait teinté le pavé de rouge sombre tout autour de la jeune femme. Le corps massif d’un troll au pelage noir était affalé sur elle. Un sursaut de colère poussa Yeldak à la délester de cette créature infâme. Il la fit rouler d’un puissant coup de talon dans l’abdomen, manquant se briser la cheville sous son poids. Il s’agenouilla près de la dépouille, la prit dans ses bras et posa tendrement la tête dans le creux de son cou. Il pleura en silence, berçant tendrement celle qui avait été sa sœur. Trop jeune pour prendre époux, elle n’avait pas encore eu la chance de connaitre l’amour. Son estomac se noua à l’idée qu’elle avait pu être violée par un troll avant de mourir. Il souffla profondément, guida sa main jusqu’à sa taille, et la posa délicatement sur sa hanche. Il hésita un instant, à la fois trop effrayé de ce qu’il pourrait y découvrir, et à la fois honteux d’inspecter ainsi le corps de sa petite sœur. Il devait savoir. Il ne pouvait plus reculer à présent. Il savait déjà que ça ne lui apporterait rien, du moins rien de bon, mais c’était plus fort que lui. Toute question devait avoir une réponse. Il se maudissait déjà d’avoir songé à cet éventuel viol.
Il frémit quand il glissa la main sous la ceinture de sa jupe et sentit la froideur cadavérique de sa peau. Il progressa un peu, et hurla brusquement quand il comprit qu’il avait eu raison. Il n’y avait que la peau frêle de sa cuisse sur ses doigts, et aucun sous-vêtement. Il sentit même un peu de sang séché là où les griffes du troll s’étaient enfoncées pour saisir la culotte. Yeldak retira vivement sa main et la frotta sur le cuir de son pantalon, comme pour se laver de la souillure du troll.
Sa colère se mua en une froide détermination. Les crimes de ces trolls ne pouvaient rester impunis. Les attaquer de front était suicidaire, mais Yeldak savait déjà comment augmenter ses chances de vaincre. Les anciens parlaient d’un sorcier qui vivait à trois lunes du village, vers le nord. Il vivait en ermite, et avait la réputation de ne dispenser ses services que trop rarement. Trop rarement ne voulait pas dire jamais.
Aux premières lueurs de l’aube, après avoir incinéré sa sœur dans un brasier qui dura toute la nuit, Yeldak prit la direction du nord, chargé d’une besace qui contenait l’unique ingrédient nécessaire à sa mission.
Il ne savait pas vraiment comment trouver le sorcier, mais ses pas le guidèrent naturellement au travers des vallées, répondant à un appel dont le sens réel lui échappait.
- Te voici bien loin de ton village.
Le commandant ralentit son pas. Sur le bord du sentier, assis en tailleur sur une large souche, un homme à la barbe poivre et sel, tressée en une longue natte épaisse, se saisit de son bâton et s’appuya dessus pour se redresser.
- Il n’y a plus de village, grogna Yeldak en reprenant son chemin.
- Et c’est pour ça que tu marches d’un pas décidé vers le nord.
Cette fois-ci il s’arrêta, se retourna et examina longuement l’inconnu.
- Tu sembles en savoir long sur moi pour un vagabond qui se couvre de peau de bête…
- Sur toi non, sur tes intentions…
Le vieil homme afficha un sourire en désignant la besace.
- C’est pour moi cette tête de troll ?
- Serais-tu… Seriez-vous…
- Ne pose pas une question dont tu connais déjà la réponse ! Allez, suis-moi, j’en ai assez d’être sur cette souche.
Yeldak lui emboita le pas sans mot dire, un rien surpris de l’étrangeté de cette rencontre.
- Ma demeure se trouve à deux heures de marche vers le nord-est, en coupant à travers bois. Ne trainons pas si tu veux encore sauver quelques-uns de tes amis.
- Comment…
- Comment quoi ?
- Comment savez-vous pour mon village ? Et pour ma venue ?
L’inconnu balaya l’air d’une main, comme pour éloigner un insecte gênant.
- Tu connais la réponse, encore une fois !
- Vous pouvez voir l’avenir… sorcier ?
- Appelle-moi Herdeln, commandant Yeldak. Et non, je ne connais pas l’avenir. Je sais seulement lire ce qui est et ce qui fut dans les signes que charrie le vent. Assez parlé pour le moment, nous devons nous hâter.
Le soleil était à son zénith lorsqu’ils arrivèrent dans la clairière où vivait le sorcier. Sa demeure, en rondins noircis et moussus, regorgeait d’ustensiles et de flacons en tous genres, d’ossements empilés sur des étagères, de végétaux suspendus par poignées au plafond. Herdeln fit un peu de place sur une de ses paillasses et tapota son index sur le bois dur.
- Pose la tête ici.
Yeldak ouvrit sa besace et laissa tomber son lourd trophée. Un peu de sang devenu épais s’échappa lentement du cou proprement sectionné. La langue poisseuse du troll pendait par la gueule grande ouverte, laissant apparaître une rangée de crocs pointus. Herdeln tourna et retourna la grosse tête, examinant son état pour le travail qu’il devait accomplir.
- Tu as bien choisi, lâcha-t-il en soupirant.
- Qu’est-ce qui ne va pas ?
- Je comprends la raison de ta venue, mais je dois te prévenir d’une chose : ce que tu veux que je fasse… est irréversible.
Yeldak serra les dents en même temps qu’il empoigna la garde de son épée.
- C’est tout réfléchi. Si vous êtes venu à ma rencontre, c’est que vous êtes d’accord pour m’aider. Alors, officiez je vous prie.
Herdeln posa les mains à plat sur la paillasse.
- Dans ce cas, déshabille-toi. Tu n’auras plus besoin de tes vêtements.
La longue litanie des sortilèges de Herdeln résonna toute la nuit, parfois interrompue par des râles au début plaintif, qui se muèrent à l’aube en cris bestiaux.

***

Le troll sortit brusquement de sa sieste. Des grognements de lutte montaient du campement, en contre bas de l’enclos de fortune qu’il gardait jour et nuit. Derrière lui se trouvaient une vingtaine d’Humains enchaînés à des pieux d’acier que seule la force d’un troll pouvait déterrer. Près d’une semaine s’était écoulée depuis leur capture. Chichement nourris, la plupart avaient sombré dans une sorte de léthargie, totalement abattus par le funeste avenir qui leur était réservé.
Le troll reconnu le grognement puissant du rassemblement. Sans plus se soucier de ses captifs, il dévala la pente abrupte qui menait directement au campement. Plus il approchait, et plus les cris rauques retentissaient. Des couinements de trolls mortellement blessés s’y mêlaient, ajoutant à la confusion de ce qui ce passait dans la tribu.
Le premier cadavre d’un troll l’avertit du danger. Une puissante créature l’avait éventré d’un seul coup de griffe. Ses tripes avaient été arrachées en même temps et projetées plusieurs coudées plus loin. À mesure qu’il progressait, il découvrait d’autres corps déchiquetés dont certains avaient le crâne défoncé. D’autres trolls encore en vie rampaient vers un salut illusoire avant de rendre leur dernier souffle.
Un de ses congénères déboula brusquement de derrière une tente en peau de bête. Son pelage noir était maculé de sang. Son sang, sans aucun doute possible. Une vilaine estafilade courait sur son pectoral gauche, le privant de la force de son bras. De celui encore valide, il lança sa lourde hache vers la créature qui le poursuivait.
Le troll vit alors un troll blanc esquiver aisément l’assaut. Un troll qui dépassait le plus grand d’entre eux de deux têtes. Jamais il n’avait déjà vu pareille créature. Son pelage était lui aussi taché de sang, mais pas du sien. Il rattrapa son adversaire de quelques puissantes foulées et lui saisit le crâne entre les griffes. Un craquement retentit, suivi d’un bruit spongieux et écœurant. L’instant qui suivit il s’effondra sans vie.
Lorsque le troll blanc gravit le promontoire pour libérer les Humains captifs, il n’y avait plus aucun survivant dans le campement. La tribu qui avait attaqué le village n’était plus.
Bien que les Humains fussent reconnaissant au troll blanc de les avoir libérés, ils ne comprirent pas qui il était vraiment, et le simple fait qu’il soit un troll les effrayait. Devant la peur qu’il engendrait chez eux, Yeldak décida de partir vivre seul dans les montagnes qui surplombaient son ancien village. Dans l’ombre, et ce jusqu’à sa mort, l’ancien commandant veilla sur les rescapés du village, leur assurant la paix qu’ils méritaient.


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